Chapitre 7 – Sorcière et immortelle

— Helen, quel âge as-tu ? Pas l’officiel, l’âge écrit sur tes papiers où celui que tu prétends avoir publiquement, je sais que c’est faux. Quel est ton âge véritable ?

L’intendante se figea, se sentant soudainement mise à nue, avec la boite de son cadeau dans les mains, totalement stupide, prise au dépourvu comme jamais. Dans le regard bleu de Calliopé, il n’y avait ni colère, ni reproche, mais de la détermination et de la curiosité. Helen eut l’impression incongrue au possible, surtout face à la jeunesse de son amie, de se retrouver telle une petite fille prise en pleine faute.

Elle savait. Helen ignorait comment, mais elle réalisa que Calliopé savait tout ou, tout du moins, assez pour que tenter le moindre mensonge soit désormais vain. Elle ne pourrait pas plus lui cacher son secret qu’elle n’avait pu le cacher à Alice, sa mère.

Un faible et adorable miaulement aigu sortant de la boite qu’elle tenait en main fut une diversion miraculeuse pour lui permettre de retrouver un peu d’aplomb.

 

***

 

— Tu vas lui acheter un chat ? Quelle drôle d’idée.

— Pas lui acheter. Il me semble que nombre de refuges débordent autant au désespoir d’animaux abandonnés qu’ils manquent avec la dernière cruauté de moyens de les maintenir en vie. Calliopé a souvent émis le souhait qu’il manquât un chat à son bonheur et son domicile et j’ai pu constater quels sont ceux qui ont sa préférence. Le moment me semble bien choisi pour un tel cadeau non ?

Jean –Marc tenait le volant en traversant Fresnes vers un refuge animalier spécialisé dans les chats. Il n’avait jamais vu Helen conduire et, à sa connaissance, elle n’avait pas de voiture, bien qu’il soit persuadé qu’elle avait appris depuis belle lurette.

— Au fait, merci, Helen. Ton avocat est venu prêter main-forte avec je ne sais quels dossiers et noms sous le coude, mais qui ont fait ouvrir des yeux ronds au procureur. Il avait l’air contrarié ! Clairement, il aurait pu nous jeter de l’audience à coup de pied au cul en nous envoyant au diable, il ne se serait pas gêné.

— Je craignais que votre garde à vue se prolonge bien au-delà de 24 heures ; il m’est apparu nécessaire de déployer les moyens les plus convaincants possible pour vous épargner un séjour particulièrement désagréable dans ce genre de lieux insalubres. Cela m’aura couté quelques dettes désormais honorées et sur lesquelles je ne pourrais plus compter. Mais il me semble que le prix reste fort raisonnable en regard de votre intervention, à vous et votre époux, non ?

Jean-Marc éclata de rire :

—  De rien aurait suffi comme conclusion ! Je ne me serai pas senti forcé d’épiloguer. Mais oui, je te remercie encore une fois. Karl supporte mal la taule et 18 heures ont déjà été très pénibles à gérer, il commençait à projeter des idées d’évasion spectaculaire.

— Et je suppute qu’il en avait les moyens ?

— Ben… oui, ou au moins de se mettre dans une merde noire et que j’y sois aussi, forcément. Le raisonner, je sais faire, mais dans ces moment-là, ça devient très difficile.

Helen acquiesça tandis que Jean-Marc manœuvrait dans les faubourgs. Le refuge, une ancienne ferme réaménagée, était au bout d’une route qui n’avait plus été entretenue depuis trop longtemps. Le SUV avait beau être confortable, il était secoué et Helen retint avec une petite moue d’exaspération le gobelet de son thé Gyokuro.

Après un silence concentré, en vue du refuge, Jean-Marc se tourna sur Helen :

— Désolé pour les secousses, il est pourri leur chemin. Mais je voulais finir sur un dernier point avant qu’on soit envahi par un machin griffu et miaulant : tu as conscience que ce n’est pas fini, n’est-ce pas ?

Helen se tourna sur le vétéran, l’air plus grave :

— Je pense saisir le fond de votre remarque, mais pouvez-vous développer votre propos ?

— Pour faire court, quelqu’un, quelque part, veut le bijou dont tu as parlé. Il vient d’échouer à l’obtenir, mais s’il a promis 20 000 balles à la bande de connards qui vous a enlevé, il peut allonger encore sans mal, mais cette fois-ci avec des gars plus sérieux. Des gars qui ressemblent plus à nous qu’à des petits cons de banlieue, tu vois ce que je veux dire ? Et la question c’est pas : est-ce qu’il va le faire, mais quand et comment, car à mon avis, ça ne va pas s’arrêter.

— Nous avons donc conclus de similaire façon, oui. Je subodore que l’intrusion d’enquêteurs de police dans l’événement va ralentir drastiquement toute nouvelle mésaventure en compliquant l’organisation de tout commanditaire éventuel. Mais nous sommes au premier chef, vous et moi, conscients qu’aucun problème n’est assez complexe qu’il ne puisse être réglé avec une rétribution pécuniaire conséquente.

— J’espère que tu parles pas tout le temps comme ça aux enfants que tu gardes. Ou alors que tu leur achètes un dico. Mais ouais, clairement, même avec les cognes dans l’affaire, si un commanditaire est décidé, il va se passer quelque chose. Donc c’est toi qui l’a, ce truc. Tu l’as mis en sécurité ?

— Autant que possible, oui. Il est désormais soigneusement conservé dans un coffre bancaire et à la première occasion je le transfèrerais dans un lieu éloigné et sécurisé. Mais je soupçonne que mes activités puissent désormais être sous surveillance. Et je commence à ne plus véritablement être à jour avec les moyens modernes, aussi dois-je redoubler de prudence.

— Une dernière question Helen, rajouta Jean-Marc, tandis qu’il rangeait la voiture sur l’espace visiteur du refuge. Ce machin, il vaut tous ces efforts ? Je veux dire, pourquoi ne pas appâter notre gugusse en le mettant en vente publiquement, par exemple ? Quand on attrape un tison ardent, autant le refiler à celui qui tend les mains pour se brûler.

— Je crains fort qu’il vaille même bien plus que la valeur que je lui ai toujours attribuée. Toute la question est : qu’est-il véritablement ?

 

***

 

* Mazda alerte : résultat des recherches et analyses en cours effectué à cent pour cent. Voulez-vous consulter le rapport de recherches et analyses ?*

Siever se retint d’insulter la voix de machine qui venait des haut-parleurs de son ordinateur de bureau. Il détestait ce ton artificiel et suave, censé compenser la totale inhumanité du programme. Le plus souvent, l’homme d’affaires préférait les alertes textuelles, mais, plongé dans un rapport d’activité, il ne les avait pas vues apparaitre sur son écran secondaire et la machine avait donc décidé de passer en mode vocal de sa propre initiative. Siever conclut qu’il devrait plutôt s’en prendre aux ingénieurs qui avaient conçu le programme ; ce qui resterait un vœu pieux : à sa connaissance, pas un des concepteurs de Mazda n’était encore en vie.

— Oui, Mazda.

— Mazda alerte : veuillez préciser votre affirmation.

Siever se pinça l’arête du nez :

— Oui, Mazda je souhaite consulter le rapport.

— Mazda alerte : rapport de recherche et analyse. Objet : sujet d’étude primaire numéro 1904-03-15-G-11. Code Ishtar7. Sujet d’étude secondaire numéro Résultat :  1989-10-17-C-83. Sujet d’étude tertiaire numéro temporaire 2015-11-21-XX3. Résultat : sujet tertiaire numéro temporaire 2015-11-21-XX3, possibilités de liens directs avec 1904-03-15-G-11 supérieurs à 82% en conclusion des analyses de trafic et déplacement sur les 24 dernières heures après début d’enregistrement des activités suite à l’événement-code 1276. Projection estimée à 82% : location de coffre de banque, société UBS Paris. Email crypté en cours d’envoi pour confirmation du rapport de recherche et analyse.

— Mets toutes les demandes de connexion sécurisée en attente pour les vingt-quatre prochaines heures.

— Mazda alerte : quel est le message de mise en attente de connexion sécurisée ?

— Message : vous l’avez voulu, vous l’avez eu.

— Mazda alerte : mise en attente des demandes de connexions sécurisées pour les vingt-quatre prochaines heures validées, message enregistré.

Siever s’adossa avec une certaine satisfaction au dossier de son fauteuil et s’offrit même le plaisir d’allumer un cigare, envoyant mentalement son médecin aller se faire voir en enfer. Il n’était pas étonné de savoir que ses bilans médicaux donnaient en permanence des résultats anormaux qui, forcément, étaient interprétés par les médecins, au petit bonheur la chance, comme le signe d’une mauvaise hygiène de vie.

S’ils savaient. Le solide gaillard, donnant plus à imaginer en le voyant un boxeur professionnel dans la catégorie poids-moyen qu’à un homme d’affaire internationale, affichait en apparence une petite cinquantaine d’années, ce que confirmaient ses papiers. Mais ce n’était et de loin pas la première fois qu’il trafiquait les actes de naissance et de décès, avec tellement d’efficacité que même Mazda et les Veilleurs n’y avaient vu que du feu.

— Ils ne risquent pas de savoir, commenta-t-il dans le silence de son bureau, tirant sur son cigare, pensivement. Siever avait gagné vingt-quatre heures, le collectif était bien trop paranoïaque pour tenter de le contacter autrement que par le cryptage de Mazda. En vingt-quatre heures, on pouvait faire plein de choses, comme en apprendre le plus possible sur un antique bijou recherché par la plus secrète de toutes les organisations secrètes du monde.

L’homme d’affaires posa son cigare et se tourna vers le clavier de son ordinateur, tapotant pensivement. Il s’interrompit au bout d’une dizaine de minutes pour exiger un café-crème à sa secrétaire et demander que tous les appels de la prochaine heure soient filtrés et mis en attente.

Mazda avait été conçue pour pallier à tout manquement humain. En premier lieu, il était strictement impossible d’accéder à son code source. Si elle pouvait transmettre des rapports écrits aussi bien que parler, elle-même ne pouvait recevoir que des demandes orales ou écrites entrant dans le cadre de ses missions. Pour la détourner de ses fonctions ou la pirater, il n’y avait dans les faits qu’un moyen : accéder à la machine physiquement. Après l’existence des Veilleurs, la localisation des serveurs de Mazda était leur secret le mieux gardé. Mais Siever avait passé ses dernières années à expérimenter sur la logique du programme et ses capacités d’interprétation des directives. Les Veilleurs voyaient en Mazda l’outil de surveillance et de communication parfait, d’une discrétion qui tenait en échec les meilleurs systèmes d’intrusion de la NSA ou des services de renseignement chinois, qui n’étaient, et de loin, pas les derniers dans le domaine de l’espionnage du monde entier. Et, avec un budget à neuf chiffres, la machine valait largement l’investissement qu’elle avait nécessité. Mais, alors que l’ensemble du collectif avait payé les entreprises et les programmes de recherche et développement qui avaient donné naissance à cette merveille, il était aussi le premier, plus par crainte superstitieuse que pour quelque véritable bonne raison, à la sous-employer.

Siever avait d’ailleurs fait jusqu’ici exactement comme eux, mais non sans apprendre tout ce qu’il était possible de savoir sur la capacité d’action et d’autonomie du programme. Et cette fois, Mazda allait travailler pour lui. Vingt-quatre heures suffiraient largement ; du moins en était-il persuadé. Les Veilleurs voulaient cet objet depuis soixante-dix ans ? Il le leur servirait sur un plateau d’argent. Mais pas avant d’avoir pu voir de visu cet étrange bijou, et tout en apprendre sur lui.

La rédaction du message lui demanda au final plus d’une heure. Ce n’étaient que six lignes, même pas 90 mots, mais après relecture et vérification, trois fois d’affilée, il estima que c’était parfait et connecta le chat crypté de Mazda. Il était de suite plus agréable de converser avec elle sans sa voix synthétique.

Il copia le texte depuis son presse-papier et pressa la touche « enter ».

*Mazda Alerte : interprétation du contenu du message en cours, veuillez patientez*

Cela prendrait quelques bonnes minutes. Mais elle comprendrait sans problèmes et interpréterait la demande exactement comme Siever le souhaitait. Finalement, il se dit que, pour la peine, rallumer un autre cigare victorieux lui paraissait de bon aloi.

 

***

 

Une petite patte blanche et maladroite parvint à s’immiscer entre la boite percée de trous et le couvercle en carton. Helen fixait Calliopé, hésitante et inspira le temps de reprendre ses moyens :

— Vous avez le droit à toute la vérité, en effet. Mais peut-elle attendre que je vous remette cette petite chose, avant qu’elle ne se décide à s’extirper de sa boite et courir dans toute la chambre ?

— Ne croit pas t’en tirer si facilement. Le ton de Calliopé tenait de la taquinerie, mais Helen n’eut aucun mal à percevoir la tension derrière ce qui se voulait une petite boutade. Ce qui lui confirmait que, par elle ne savait quel tour improbable, Calliopé savait l’insoupçonnable.

Dès qu’Helen posa la boite sur le lit de la chambre d’hôpital et souleva le couvercle, le chaton qui venait d’y passer de bien trop longues heures à son goût décida de déguerpir avec force miaulements de protestation. Calliopé se pencha pour l’attraper et lui interdire toute exploration, les yeux brillants de surprise et de tendresse, devant la petite boule de poil blanche, à l’exception d’un masque rond d’un joli gris anthracite autour des yeux, et des bouts de pattes de la même teinte.

— Dumnezeul meu ! Il est trop mignon !

— Elle, Calliopé. J’ai songé que vous préfèreriez une femelle. Vous avez souvent évoqué l’absence d’un félin de compagnie chez vous, prétextant des raisons tout à fait légitimes à vos hésitations. J’ai pris l’initiative d’un cadeau qui… compenserait les préjudices que vous avez vécus ces derniers jours. Et soyez sans crainte quant à vos hésitations. Quand vous serez en voyage professionnel, elle sera bienvenue dans ma demeure et y sera choyée.

Calliopé fondait déjà et serrait le chaton contre elle avec force baisers et un de ces sourires adorables qu’Helen aimait tant voir à son visage et qu’elle réalisa les guetter de plus en plus avidement. Pourtant, malgré la petite diversion adorable et qui hésitait entre ronronner et miauler sa désapprobation, Calliopé revint à la charge :

— Helen, le chat ne risque pas de trahir ce que tu vas dire… alors sauf si tu crois qu’on pourrait être écoutées par des micros-espions, je veux savoir. Je dois savoir.

Helen eut un sourire entendu :

— Vous seriez surprise des moyens que l’on peut déployer pour apprendre des secrets. Mais il est bien moins évident que dans les films de capter des voix à distance. Je vais vous répondre, mais à la condition que vous me laissiez m’assurer qu’aucune oreille ne nous écoute.

— Heu… sérieusement ?

— Très sérieusement, oui.

Calliopé ouvrit de grands yeux quand elle réalisa que son amie parlait avec le plus grand sérieux. Tenant le chaton qui s’occupait à jouer avec les mèches de ses cheveux blancs, elle observa le manège d’Helen. Et elle réalisa qu’elle aurait manqué de mots pour décrire exactement ce que l’intendance faisait. Celle-ci commença par prendre son propre téléphone portable, puis les affaires de Calliopé, pour aller les entreposer de toute évidence assez loin, puisque cela lui prit quelques minutes, sans doute le temps de demander un casier à une infirmière. Puis elle revint et tira les rideaux aux fenêtres, avant d’allumer le poste de télévision, le régler sur un canal sans chaine de télévision et monter le son grésillant. Elle acheva son travail en vérifiant l’ensemble de l’équipement de la chambre, finalement assez modeste du point de vue technologique et ouvrit les robinets de la cabine de douche et du lavabo.

Helen revint enfin vers Calliopé, pour s’assoir dans le fauteuil au pied de son lit, apparemment satisfaite.

— C’est sommaire, mais bien souvent il n’en fait guère plus. Je vais vous répondre, ma jeune amie. Mais avant, permettez-moi une dernière demande.

Calliopé leva un sourcil :

— Ça dépend quoi ?

— Une réponse pour une réponse. Je vous réponds et, en retour, vous m’expliquerez comment avez-vous eu l’intuition qui guide une telle et si importante question.

— D’accord. De toute manière, je t’en aurais parlé.

— Soit…

Helen inspira un grand coup et ferma les yeux :

— J’ai très exactement 134 ans. Je suis née le six janvier de l’année 1881, à Upsalla, en Suède.

Helen rouvrit les yeux, tombant nez à nez avec une Calliopé qui la fixait avec un étonnement formidable, mais, paradoxalement, aucune incrédulité.

— Avant le flot de vos questions, je me dois de terminer : non, je ne vieillis pas à un rythme habituel. J’ai mis des années à cesser de ressembler à une enfant, bien que ma courbe de croissance ait seulement été quelque peu plus lente que la moyenne. Mais une fois que j’ai eu vingt ans, j’ai cessé de suivre le chemin de la maturité et du vieillissement qui est le lot de tous les hommes. J’ignore totalement pourquoi, j’ignore totalement comment et je n’ai jamais croisé un seul individu, dans le monde entier, et Dieu sait si j’ai pu l’arpenter, doté de quelque caractéristique semblable à la mienne, Calliopé.

Il y eut un silence, finalement interrompu par un petit miou… Calliopé laissa échapper le chaton qui constatait qu’il avait un immense espace de jeu à explorer, mais qui hésitait quant à se lancer à l’aventure. La Roumaine détourna les yeux et, même si elle s’attendait clairement à quelque chose comme ça, réalisa qu’entre s’y attendre et recevoir la confirmation, il y avait un chemin ; genre la Route de la Soie à pied.

— Ok… Mettons que ce soit possible et que je te crois. Mais donc… tu… as plus d’un siècle…

Helen hocha la tête :

— Un accès à certaines archives pourrait montrer des photos qui le prouvent, bien que vous puissiez mettre en doute, eu égard à nos moyens ultramodernes, la véracité de ce genre de documents. Ceci étant dit et l’aveu fait, je n’aurais aucune raison de vous les dissimuler. Mais il reste maintenant à répondre à ma question, Calliopé. Comment ?

Calliopé fixa le chaton qui crapahutait sur la couverture et, accessoirement, ses genoux, avant de répondre après un instant de réflexion :

— Je ne saurais pas par quoi commencer. Mais… tu te rappelles de l’Indhu Koush ?

— Il serait ardu de ne pas me souvenir de l’événement et celles de ses conséquences auxquels je fus mêlée afin de vous faire rapatrier avec l’aide de vos amis de la Société Française d’Archéologie et des autorités françaises.

— Je n’ai pas gagné que des cheveux blancs en survivant au crash. Coincée dans la carlingue, je crevais de peur… et pas que de peur, je savais que j’allais mourir lentement ; quand j’ai revécu tout l’accident depuis l’instant où l’avion a pris une bourrasque ascensionnelle. Comme… pas dans un film, mais comme dans une scène dont j’aurais pu changer l’angle d’observation. C’était des flashs, mais je pouvais tout y distinguer, y compris comment l’avion s’était écrasé et comment je m’étais retrouvée enfouie dans les bagages et les… les corps de mes collègues. Et sans ce flash, sans cette vision, je n’aurais jamais su que non seulement je pouvais ramper et me dégager, mais comment le faire. La même chose a recommencé quelques semaines plus tard, quand j’étais dans les mains des rebelles. J’étais contre le mur de la prison et j’ai vu son histoire. Pas passée, mais future, avec moi dedans qui finissait par en sortir et être libérée. C’est ce qui m’a fait tenir toutes ces semaines. J’ai compris qu’y’avait quelque chose, et j’ai essayé de recommencer à voir ces flashs. C’est pas facile : ça ne fonctionne pas souvent et quand j’y parviens, c’est comme si je sortais d’un marathon, après. Mais si je touche à main nue un objet ou une personne et quand cela marche, je peux voir son passé et parfois un peu de son futur. Je t’ai touché et je t’ai vu dans une école de jeunes filles, tu avais en apparence 12 ans, mais tu étais plus âgée que cela et par la fenêtre de la bibliothèque ou tu t’étais réfugiée, je voyais les rues de Berne, en Suisse. Des rues datant du tout début du 20e siècle, sans aucun doute. Ce n’est pas tout ce que j’ai vu, les flashs ont été brefs et nombreux… mais je sais que tu dis vrai, parce que j’ai aperçu la durée de ta vie. Tout comme je comprends un petit peu pourquoi tu viens de prendre un tas de précautions pour être sûr qu’on ne nous écoute pas. T’as été espionne… au moins pendant la Seconde Guerre mondiale. Du côté anglais, c’est ça ?

Helen acquiesça avec un calme qui de toute évidence était maintenu pour ne pas afficher l’étendue du chaos émotionnel que suscitait les explications de son amie :

— Pendant les deux guerres, oui. Mais tout ce qui concerne cet aspect de ma vie est placé sous le sceau du secret, même des décennies plus tard.

— Tu as… fait les deux guerres ?

— Ne l’avez-vous pas vu ?

Calliopé eut un sourire, tandis que le chaton tentait de quitter le lit pour explorer plus avant la chambre :

— Ça ne fonctionne pas si bien que cela, faut déjà que je comprenne ce que je vois et certains flashs sont très courts dans ma tête… Avec toi, il y en avait beaucoup. Y’avait des images émouvantes, d’autres… heu… plus intimes et bizarres et je suis vraiment désolée de… d’avoir été voir par là-bas.

Helen retint un fard ; elle avait une assez bonne idée, au vu de ses goûts sexuels, du sens du mot bizarre employé par Calliopé. Celle-ci ne put, quant à elle, pas cacher aussi bien ses réactions et elle enchaina directement, histoire de passer sur le sujet :

— Je voulais juste voir ce qui s’était passé pendant mon enlèvement. Au final, je n’ai pas réussi à en savoir assez. Je crois que c’est parce que je ne pouvais pas savoir quel âge tu avais, alors les flashs se sont perdus.

— La curiosité n’est pas toujours bienvenue, jeune fille, plaisanta Helen, en se levant pour aller chercher de l’eau. Vous voulez à boire ?

— Je suis étonnée que tu prennes si bien ce que… enfin ce truc quoi.

— J’ai cent trente-quatre ans. J’aurais dû le prendre mal alors que je cache un secret particulièrement incroyable ? J’ai croisé des gens dotés de talent sortant totalement de l’ordinaire et confinant clairement au fantastique dans ma vie. J’en ai appris que ces choses-là sont rarissimes mais qu’elles existent, que la science l’admette ou pas. Admettrait-elle une immortelle au demeurant ? Et puis, vous êtes la fille d’Alice… d’une certaine manière, que vous ayez ce don est sans doute familial, non ?

— Tu sais très bien que les sorcières, ça n’existe pas.

— Les immortels et les femmes qui voient le passé des choses qu’elles touchent non plus. Votre lignée maternelle, les Melleviu, était une lignée de sorcière, connue même à travers les archives historiques de votre pays. Votre maman prétendait que vous en auriez forcément le don. Vous étiez sa septième enfant, elle-même septième enfant de sa mère. Sir Arthur Conan Doyle, que j’eus le plaisir de fréquenter à Edimburg, aimait souvent à citer les mots de son personnage : quand vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, même improbable, doit être la vérité. Une coïncidence peut être admise comme telle. À partir de deux, il y a manigance.

— Donc, je serai une sorcière ?

Helen revint avec le verre d’eau qu’elle destinait à Calliopé et, dans l’autre main, le chaton qui miaulait et qu’elle avait rattrapé au passage :

— Et je suis une immortelle. Il me semble qu’un tel duo soit destiné à s’assortir. Mais maintenant que nos secrets nous sont révélés et leur poids insondable levé, même si j’avoue qu’il me faudra quelque temps pour assimiler que le mien vous est désormais connu, si nous venions à parler plus en détail de ce qui a conduit à votre enlèvement, et ce que cherchaient les hommes qui vous ont malmenés ?

 

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